Nicolas Masson, entre contemplation et liberté

A l’écoute des ondes méditatives de « Many More Days » de Third Reel, on peine à croire que le saxophoniste et clarinettiste Nicolas Masson a fait ses débuts dans la musique à la guitare, en fan de heavy metal.

bg-body2En fait, c’est à un concert du groupe de hip hop hard funk allumé, Fishbone qu’il découvre le saxophone ténor du chanteur Angelo Moore. Fasciné, il décide d’en louer un. Quelques temps plus tard, adolescent en vacances sur les hauts de Montreux, il profite d’un billet gratuit offert à sa grand-mère pour se précipiter au concert du World Saxophone Quartet. Nous sommes en 1989 et les dés sont jetés. Notre homme se met alors à dévorer du jazz, de la musique classique du XXème siècle (« parce que beaucoup de jazzmen faisaient explicitement référence à cette musique ») et à jouer en autodidacte. En 1992, on le retrouve à New York sur les traces de Cecil Taylor, Fred Hopkins, Frank Lowe, Makanda Ken McIntyre. Il se sent à l’aise dans cette scène free. En 2000, après un séjour d’une année à New York, il monte sa formation américaine avec Russ Johnson (trompette), Eivind Opsvik (basse) and Mark Ferber (batterie).

En parallèle

Quinze ans plus tard, Nicolas Masson est une figure majeure de la scène jazz suisse à la tête de deux projets bien différents : Parallels avec Colin Vallon (piano), Patrice Moret (contrebasse), Lionel Friedli (batterie) qu’il qualifie lui-même de projet « enraciné et viscéral, structuré et incantatoire ». Et Third Reel avec le Tessinois Roberto Pianca (guitare) et l’Italien Emanuele Maniscalco (batterie) à l’approche climatique, aux références minimalistes.

Les choses sérieuses pour ce trio ont commencé à l’invitation de Paolo Keller qui organise des concerts de jazz pour la radio suisse italienne. Sans les en informer, ce dernier passe en douce l’enregistrement radio de l’ensemble à Manfred Eicher, big boss de ECM, qui apprécie. Le premier disque du groupe sera enregistré à la RSI après une brève rencontre d’une demi-heure avec Manfred Eicher. « Le studio dans lequel nous avons enregistré avait été conçu plutôt pour de la musique classique. L’acoustique était différente de ce à quoi nous étions habitués. On a dû s’adapter. Ce fut un traitement cathartique qui nous a amené vers plus d’intériorité. »

Deuxième enregistrement sur ECM

2431 B - copie 4(1)Aujourd’hui, « Many More Days » confirme que Third Reel a trouvé sa voix. Nicolas Masson y est très présent. Le ton de son saxophone ténor est grave, son style épuré, essentiel, en connexion subtile avec ce qui l’entoure. Batterie et guitare se meuvent à l’unisson. Les ambiances se concentrent et se diluent comme une étendue d’eau qui afflue et reflue, à l’image de la pochette du disque. Souvent construit autour d’une ou deux phrases musicales, la liberté reste le dénominateur commun de ces trois instrumentistes. « White » renvoie à l’univers du pianiste japonais Masabumi Kikuchi. « J’ai composé ce thème chez moi face à une fenêtre à travers laquelle je voyais les arbres enneigés. Ce morceau est un reflet de ce que je ressens à propos de cette musique. C’est un titre contemplatif, à la fois fragile et brut ».

Quant au morceau-titre « Many More Days », il est écoutable sur le player de ECM.

 « Ecrire un minimum pour improviser au maximum »

15082014-Foto 1-3Sur la scène du Sud des Alpes le 21 mai 2015, les trois comparses sont rejoints par le contrebassiste Thomas Morgan (connu entre autres pour son travail avec Paul Motian) et c’est comme si on avait brassé les cartes et que la musique de Third Reel était redistribuée. «Nos compositions sont très ouvertes, conçues pour être réinventées à chaque concert. Avec Thomas Morgan, cela a rendu les choses encore plus créatives puisqu’il considère que les instruments n’ont pas de rôle déterminé ». La texture musicale de Third Reel est la même, mais le jeu d’interactions, l’instinct, la transcendance, la personnalité des uns et des autres s’affirment plus concrètement. Avec sa clarinette, Nicolas Masson semble explorer les sons « J’ai beaucoup plus travaillé le saxophone que la clarinette. Du coup, j’ai une approche plus archaïque de cet instrument, avec moins d’automatisme. C’est plus naïf et, dans un sens, plus libre. »

Ecoutez le morceau “Many More Days” sur le player de ECM!

Le projet Soriana s’helvétise…

“C’est comme lorsque l’on s’exprime dans une langue, il faut maîtriser l’accent. Je connais les mots et la grammaire, mais je ne sais pas comment les prononcer…”

(Nicolas Masson, à propos de son travail avec Basel Rajoub à mi-chemin entre musiques orientales et du jazz)

 
Nicolas Masson et Basel Rajoub
Nicolas Masson et Basel Rajoub

Depuis quelques mois le saxophoniste genevois, Nicolas Masson, s’immerge dans le monde des musiques orientales en compagnie de son nouvel ami Basel Rajoub.

Ce saxophoniste syrien, établi en Suisse est à la tête d’un trio de musique contemporaine orientale. Entre improvisation et composition, ce projet est un sublime mélange de spontanéité et de contrôle. Depuis peu, Basel Rajoub l’a baptisé Soriana (« notre Syrie »).

Au contact de la Suisse, en discutant avec Nicolas Masson au Sud des Alpes où tous deux répètent, l’idée a germé de revisiter les thèmes de ce Soriana avec des musiciens de la place et des instruments modernes. Pour ce faire Basel a passé quelques nuits à préparer des partitions à partir d’une musique qui s’ancre dans une tradition d’improvisation millénaire.

 
Première à Jazz Contreband

Basel RajoubLe 4 octobre 2014, le travail des saxophonistes soprano et ténor est enfin écoutable et visible  “pour de vrai” au Sud des Alpes dans le cadre de la 18è édition du Festival Jazz Contreband, cette manifestation qui rassemble 50 concerts en 20 lieux pendant 24 jours, en France voisine et en Suisse romande.

A leur côté une rythmique de choc constituée de Vincent Ruiz (Plaistow) à la contrebasse et Maxence Sibille à la batterie, tous deux anciens élèves de Nicolas Masson. Timide de prime abord, le quartet prend vite son essor.

Helvetica

A peine a-t-on le temps de reconnaître les thèmes de « Asia », le dernier opus de Basel Rajoub, que ceux-ci s’émancipent porté par un vent de liberté nouveau. « Cet ensemble me donne plus d’espace et de place. La musique se transforme. Elle est plus puissante, centrée sur l’énergie » explique Basel Rajoub quelques jours plus tard. « Quand je joue avec les instruments traditionnels orientaux (le qanun et le tambourin) l’accent est donné au son et à l’instrument. Ce sont deux choses complètement différentes. »

Travaillant à partir du répertoire de Basel Rajoub, ce « Swiss Soriana » s’émancipe déjà des originaux qu’il est censé revisiter. Un morceau de Nicolas Masson « So long » est inclus dans le répertoire et un nouveau titre de Basel Rajoub, le bien nommé « Helvetica » témoignent de l’émergence d’un véritable nouveau projet dans lequel Basel Rajoub ne tient pas être l’unique compositeur.

Connu pour son travail sur les micro-intervalles qu’il arrive à reproduire en soufflant dans son sax sans l’aide d’aucun artifice, Basel Rajoub se réjouit d’enseigner ses techniques à Nicolas Masson qui ne rêve que de ça… Quant à nous, on attend la suite impatiemment !

Le site Internet de Basel Rajoub et Le site Internet de Nicolas Masson

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