Le disque d’octobre de Swissvibes: Malcolm Braff

On le savait depuis longtemps : la musique de Malcolm Braff est une musique de transe. Il nous le prouve chaque année au Cully Jazz festival dans ses longs sets au Caveau des Vignerons ou lors de ses performances de 12 à 24 heures dans des lieux insolites.

Pour ce nouvel album qui sort une année seulement après «Voltage», Malcolm Braff opère un tournant à 180 degrés. Dans la continuité; comme à chaque nouveau jalon enregistré. «Voltage» avait été réalisé avec le trio classique du Caveau des Vignerons constitué de Patrice Moret et Marc Erbetta. «Inside» a été réalisé avec le trio du Caveau des Vignerons, cuvée 2011. Soit le bassiste américain Reggie Washington et le batteur autrichien Lukas Koenig. Il n’est plus question ici seulement de rhythm’n’blues, mais de rythmes tout court que ces trois-là semblent capables de décomposer et recomposer à l’infini. Pour évoquer la terre, la mère, l’essence des choses. La magnifique photo de couverture, les titres de plusieurs morceaux ou le texte de présentation à l’intérieur de la pochette tendent tous vers cette spiritualité. Irradiés d’une lumière intérieure, Malcom Braff et ses comparses construisent des ponts entre toutes les musiques. Ils glissent sur un thème de Coltrane, paraphrasent les Stones, rebondissent sur des rythmes africains pour mieux exprimer qu’il n’y a finalement qu’une musique. Toujours prêt à mettre en valeur des talents de moins reconnus que lui, Malcolm Braff aspire dans son monde intérieur la frappe précise de Lukas Koenig et la très belle voix soul d’Aurélie Emery (sur le titre «Crimson Waves»). Le tout sur l’excellent label allemand Enja. Qui dit mieux?

Et pour le plaisir des yeux et des oreilles, son tout nouveau clip:

Malcolm Braff, Inside (Enja)

Plongée dans le cerveau de Malcolm Braff

Malcolm Braff sort d’un marathon d’un nouveau genre. Le 14 mai, dans le cadre de la nuit des musées, il s’est intégré à l’exposition «Bruits» du MEN (Musée d’Ethnographie de Neuchâtel) pour un gigantesque concert solo de 12 heures. Plongée dans le cerveau du maestro du piano qui prépare également la sortie d’un nouvel album en trio sur le prestigieux label Enja.

Comment est venu l’idée de ce projet de marathon de piano ?
Malcolm Braff Le MEN  a pris contact avec moi pour une performance dans le cadre de la nuit des Musées. Je leur ai proposé un concert de midi à minuit. J’avais déjà fait ce genre d’expériences en plein air. À l’extérieur, je suis nourri par les bruits de la vie : une voiture qui passe, le bruit du vent. Je me sens porté par cette énergie environnante. Au MEN, vu la météo, on a dû prévoir le concert à l’intérieur. J’appréhendais un peu. Je savais que je devrais trouver l’inspiration en moi-même et non à l’extérieur. Ce fut moins contemplatif et même très intense.

Vous avez choisi de jouer sur un piano à queue plutôt que sur les synthétiseurs où l’on a l’habitude de vous voir jouer?
Malcolm Braff Je ne pourrais pas envisager de faire ça avec des synthétiseurs et un ordinateur. Ce n’est pas inspirant. Pour ce genre de performances, j’ai besoin d’être dans un rapport physique et pas mental. J’aurais pu concevoir autre chose: par exemple, recréer mon atelier, mon studio au sein de l’exposition «Bruits». J’aurais ainsi été pendant 12 heures un nouvel objet sonore à observer.

Comment se prépare-t-on à une expérience de ce type ?
Malcolm Braff Je ne me prépare pas. Je dors bien avant, c’est tout. Je ne prévois pas de répertoire non plus. Ce serait l’enfer. J’avais pris avec moi, des partitions, un crayon, une gomme. Ça aurait pu être une option de composer. En fait, je n’ai fait que jouer. J’ai fait une pause toutes les 6o à 90 minutes de 5 minutes et je me suis arrêté à deux reprises un peu plus longuement pour manger.

Comment vit-on ce genre d’expériences ?
Malcolm Braff C’est vraiment une plongée, une méditation.  Je suis parfois interrompu par des pensées d’ordre physique. Je sens des crispations – par exemple dans le dos ou dans les doigts –  qui m’indiquent qu’il faut m’arrêter. C’est important de s’écouter car une tendinite ou problème de ce type peut très vite survenir.

En quoi est-ce important qu’il y ait un public ?
Malcolm Braff Je suis beaucoup trop flemmard pour faire ça tout seul dans mon atelier !  C’est le public qui génère la performance. Pendant ce concert, je me suis souvent senti dans une bulle. Mais le public génère et valide tout.

Et après, comment se sent-on ?
Malcolm Braff Je suis extrêmement bien. Il y a une fatigue physique certaine, mais le corps est éveillé, vibrant. Un peu comme après une longue balade en montagne. Une balade sans effort, mais d’une longue durée. L’énergie est très haute. D’ailleurs je mets longtemps à m’endormir. Après le concert, je peux interagir avec les gens sans problème, mais c’est comme si je percevais tout ce qui se passe à travers un voile.

Le laboratoire de rythmes de Malcolm Braff

Reggie Washington, Lukas Koenig, Malcolm Braff

Rencontré devant le caveau des Vignerons, Malcom Braff, le pianiste attitré de la cave à jam de Cully Jazz, semble toujours détendu. Mais derrière son apparence flegmatique, le musicien est un fou de piano, de jazz et de pas mal d’autres musiques qu’il explore et confronte sans relâche.

Les fidèles Marc Erbettaz et Patrice Moret n’étant pas disponibles aux dates du Cully Jazz, le pianiste veveysan choisi deux nouveaux co-équipiers : Reggie Washington à la basse et Lukas Koenig à la batterie.

Les dix jours du festival sont tout à la fois un laboratoire, un session de répétition et une première confrontation avec le public pour ce trio qui prévoit d’entrer en studio si tôt les festivités terminées.

«Voltage», le dernier disque de Malcom en trio, mettait en avant son travail sur les sons de ses claviers augmentés de pédales, d’effets et d’ordinateurs. Pour ce nouvel enregistrement, le pianiste explore les rythmes. Plus précisément, il cherche à «appliquer aux rythmes les concepts qu’on applique au monde des notes». Dans cette optique, le choix de Reggie Washington, grand rythmicien, collaborateur du M’Base de Steve Coleman s’imposait. Lukas Koenig est lui un élève rencontré lors d’un atelier en Autriche et qui s’est passionné pour le travail de Malcolm.

Dans le caveau, les trois musiciens répètent l’après-midi et jouent trois sets d’une petite heure le soir. Quant à Malcolm, il continue de marteler ses claviers les yeux mi-clos jusqu’aux petites heures du matin, avec des élèves de l’EJMA ou avec des musiciens invités sur la scène du Chapiteau. «Ce que j’aime à Cully, est que je peux me plonger complètement dans la musique, Dès que je me réveille le matin, je me mets au piano parce que j’ai plein d’idées dans la tête. L’état dans lequel me met cette immersion peut être comparé à une forme d’extase. A la fin du Cully Jazz Festival, je suis fatigué physiquement, mais rechargé.»

Ci-dessous, court extrait d’un morceau joué au Caveau des Vignerons. Avec mes excuses pour la qualité et mes excuses à Lukas Koenig que je ne suis pas arrivée à placer dans le cadre. Le caveau des Vignerons (bondé) n’est malheureusement pas le lieu idéal pour ce genre d’exercice.

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