Disque du mois: Lucien Dubuis, le New-Yorkais

Lucien Dubuis Trio coverLucien Dubuis pourrait être né dans le Lower East Side et avoir grandi au Stone de John Zorn où on l’aurait biberonné au son des Beastie Boys. Au lieu de quoi, il a vu le jour à Porrentruy en 1974 et son trio est basé à Bienne. Musicalement, disons que le saxophoniste est New-Yorkais d’adoption. Après y avoir enregistré son précédent album en compagnie de Marc Ribot (Ultime Cosmos, Enja Records, 2009), une résidence new-yorkaise de six mois, en 2011, a accouché du cinquième album de son trio que complètent Roman Nowka (basse et guitare électrique) et Lionel Friedli (batterie). En choisissant un titre, Future Rock, qui sonne comme une déclaration d’intention, Lucien Dubuis continue de creuser le sillon d’un jazz contemporain sur une assise binaire. Si le fond est ambitieux, la forme sait aussi être sexy voire ludique : clins d’oeil exotiques (« Lançang »), surf music (« 4 Wände »), solo de guitare digne de Michael Hampton (« Yiwu Shan »), rap nerveux (« En descendant de la montagne » qui évoque la collaboration Saul Williams-Trent Reznor). Brillant à la clarinette basse, Lucien Dubuis signe un album qui fourmille d’idées. New York n’a qu’à bien se tenir.

Lucien Dubuis Trio, Future Rock (Unit Records)

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Le disque du mois de novembre: “l’Envolée” de Stephan Eicher

Il y a un cliché qui revient souvent à propos de Stephan Eicher, depuis le tout de début de sa carrière, dans les années 80: pour un artiste solo, le Bernois a toujours su parfaitement s’entourer. Et même s’il a consacré ces cinq dernières années à rééditer ses tout premiers morceaux, époque Grauzone ou Spielt Noise Boys, où à intervenir sur des projets ponctuels (l’hommage à Alain Bashung, notamment), son retour discographique ne déroge pas du tout à cette sacro sainte règle.

A 52 ans, mais un enthousiasme de jeune homme, Stephan Eicher a pioché aussi bien dans les jeunes pousses folk françaises à la réalisation (Mark Daumail de Cocoon,), qu’aux vieux briscards anglo-saxons (Volker Zander et Martin Wenk de Calexico, William Tyler, de Lambchop), aux vieux amis lettrés (l’écrivain Philippe Djian, un fidèle) qu’aux plumes inédites (Miossec ou Fred Avril). Un vrai travail d’équipe qui sert simplement à sublimer l’art du chant juste, de la guitare tendre, du clavier bien ajusté, du vieux cow boy du rock suisse.

Quand Miossec, toujours aussi accablé par l’existence, lui écrit le neurasthénique “Disparaitre”, c’est bien Eicher qui, la voix faussement fragile, lui donne toute sa puissance émotive et en souligne le sens potentiellement subversif. Quand ses compères tentent une inattendue excursion mariachi sur le bien nommé “l’Excursion”, c’est bien ses écorchures qui fait souffler un vent épique que n’aurait pas renié Tom Waits. Lui encore qui fait le lien entre la diversité des styles explorés ici, point commun entre du rockabilly jazzy (“dans ton dos”), des ballades au piano en suisse-allemand (“Du”), les ambiances hypnotiques, quasi new wave (“Donne moi une seconde”) ou les grandes envolées de corde, justement. Un très beau disque écrit à plusieurs, et à apprécier seul.

Stefan Eicher, “L’Envolée” (Barclay)

Stefan Eicher sera en concert à Nimes le 6 décembre, à Bruxelles le 13 décembre et à Paris le 17 décembre. Sa tournée complète est consultable sur son site internet.

Le disque du mois d’octobre de Swissvibes: Mama Rosin “Bye Bye Bayou”

 Ça y est: le nouveau disque de Mama Rosin sort aujourd’hui. Pour fêter la chose, les deux Genevois – Cyril Yeterian et Robin Girod – et leur batteur grenoblois Xavier Bray ont eu les honneurs d’une session live sur radio Paradiso jeudi dernier. Evidemment, il s’y sont mis en danger. Peu de répétitions, et une attitude bien rock’n’roll pour saluer la sortie de ce « Bye Bye Bayou ». « Pourquoi des adieux au bayou? » les questionne le journaliste Yann Zitouni. « Un clin d’œil à Alan Vega dont nous sommes fan et qui a fait un morceau du même nom»  répond Robin. Et aussi une volonté de sortir d’une niche dans laquelle ces trois-là auraient eu tôt fait de sentir à l’étroit. A l’écoute de ce nouvel opus enregistré à New York et produit par un autre punk, Jon Spencer, on mesure l’évolution du groupe. Qu’on se rassure, la démarche s’ancre toujours dans le Sud des Etats-Unis, entre Louisiane et cajun. Armés de leurs guitares électriques, banjo et mélodéon amplifiés et d’une batterie bien méchante, les Mama Rosin s’amusent pourtant à désosser le genre. Ils aiment la distorsion et un son « sale » et c’est plutôt excitant. Mais ils n’en perdent pas la tête pour autant et n’oublient pas les mélodies entêtantes. « Paraît qu’y pas la Temps » est déjà bien présent sur les ondes radio. Ils prennent d’ailleurs parfois leur temps, comme sur ce « Mama Don’t », aussi lent qu’inquiétant, où l’on croirait presque entendre les loups hurler. Sans cesser de s’ancrer dans différentes courants, de se référer à telle ou telle personnalité culte, les Mama Rosin s’émancipent et développent leur propre univers.

Au Studio 15, le trio attaque avec « Marilou », une chanson dédiée à la fille de Cyril et donc…. à la nièce de Robin. Car les Mama Rosin c’est aussi ça, une histoire de famille et de potes. Une sorte de communauté où, avec les moyens du bord, chacun met la main à la pâte, de la pochette de disques à leur label (Moi J’Connais Records) en passant par la réalisation de clips vidéos. Et puis il y a cette énergie si particulière qui fait que même quand ça ne tombe pas juste, tout le monde s’en fout car le moment est savoureux et qu’on n’est pas là pour se la jouer. Les Mamas, comme beaucoup les surnomment en Suisse romande, sont sur le point de s’envoler pour une tournée anglaise d’une trentaine de dates. Un tour de force quand l’on sait à quel point ce marché est peu perméable. Ils s’attaqueront ensuite à la France en 2013. En attendant, vous pouvez toujours savourer sur le net les nombreuses vidéos dont ils vont vous abreuver ces prochains jours. Et écouter leur interview sur Couleur 3.

 Mama Rosin, « Bye Bye Bayou » Moi J’connais Records.

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