Moins de miel, plus de rage…

Honey For Petzi est l’un des secrets les mieux gardés de la musique suisse. La formule est galvaudée, mais s’applique particulièrement bien à ce groupe romand qui a fêté il y a peu la sortie de son sixième album. Un succès d’estime unanime, mais un développement de carrière international encore confidentiel.Leur passage aux Eurockéennes de Belfort le 3 juillet pourrait changer la donne. Pour les lecteurs non suisses de ce blog, précisons que Petzi est un petit ours, héros d’une bande dessinée danoise que tous les enfants suisses ont eu au moins une fois entre leurs mains.

Christian Pahud (batterie), Philippe Oberson (basse) et Sami Benhadj (guitare) se connaissent depuis le secondaire. Tous trois ont passé par les bancs de l’ECAL, l’école d’art de Lausanne. Pendant des années, ils se sont amusés à façonner un rock expérimental, essentiellement instrumental, inspiré de la scène « math-rock » américaine. Après une absence de plusieurs années, ils reviennent aujourd’hui avec «General Thoughts and Tastes», un disque de chansons pop qui malaxe rythmiques décalées, grésillements, sonorités étranges et chœurs hauts perchés.
Quant à l’énergie de ce combo sur scène, il reste 100% rock. Jugez plutôt sur ces 40 secondes de concert volées à l’Amalgame en mai dernier!

 

Explications du phénomène avec Philippe Oberson.

Comment avez-vous conçu «General Thoughts and Tastes»?
Philippe Oberson Ce disque est la synthèse de tout ce que nous avons fait. Jusque-là, nous nous avions surtout travaillé de façon instrumentale ou avec des images lors d’installations vidéo. En décidant d’introduire la voix comme un élément à part entière, nous avons dû apprendre à manipuler les morceaux dans tous les sens. Pour chaque morceau, nous avons fait beaucoup de versions intermédiaires. L’idée était que la voix soit complètement intégrée à la musique et non pas juste «posée» dessus.

Comment faites-vous sur scène?
Philippe Oberson Nous avons désormais intégré au groupe Michel Blanc qui chante et joue de plusieurs instruments. Sur scène, on passe d’un instrument à l’autre. Les gens qui nous connaissent bien ne sont pas encore habitués aux nouveaux morceaux. Mais un nouveau public se profile.

Comment avez-vous conçu vos textes?
Philippe Oberson Nous ne voulions pas faire du songwriting ou quelque chose de trop narratif. Parfois ce sont des films d’anticipation ou de science-fiction qui m’ont inspiré. Parfois j’évoque juste des suites d’images qui défilent. J’ai choisi de ne pas faire de textes en français pour éviter que le projet ne parte dans une autre direction.

CD: Honey For Petzi, «General Thoughts and Tastes» (Two Gentlemen/Dist européenne Differ-Ant)
En concert aux Eurockéennes de Belfort le 3 juillet à 19 h.

Hell’s Kitchen, au four et au moulin…

Comme à son accoutumée, Hell’s Kitchen a concocté son nouvel album dans les cuisines du diable. Du Mississipi à Genève, ces trois-là déclinent leur recette bien particulière, loin des clichés du genre. Un nouvel opus sur le label Dixiefrog, la référence français en matière de blues et quelques dates cette semaine dans l’Hexagone. Après deux shows radio dont un à France Inter écoutable ici , ils partent à l’assaut de la France avec des «vrais» concerts aux Trois Baudets à Paris, le 25 mai et à la Péniche à Lille, le 26 mai. Avant ça, ils se sont pliés au jeu de l’interview.

Comment avez-vous conçu ce quatrième album ?
Bernard Monney Nous adorons le blues, mais on en a marre de cette façon de le jouer avec des solos de guitare insupportables. Ce qui nous plaît dans le blues, c’est le côté, minimaliste, touchant, espacé. On a l’impression que le rythme part des battements du cœur. Dans les campagnes du Mississipi, les musiciens jouaient avec trois bouts de ficelle et ils arrivaient à reproduire les sons du sifflement d’un train !

Le blues vient du Sud des Etats-Unis. Vous êtes suisses. Comment vous positionnez-vous par rapport à ça ?
Bernard Monney Il n’est pas nécessaire d’être originaire d’une région pour jouer le style de musique que l’on aime. C’est comme les groupes d’afrobeat ou de reggae. Cela dit, quand on joue à l’étranger, le public est surpris. Il trouve ça exotique. Je pense que le fait d’être Suisse, d’être au milieu de l’Europe nous permet de ressentir toutes les influences qui nous entourent. C’est en tout cas un de nos objectifs.

Cedric Taillefert, batteur et percussionniste, joue avec tout ce qui lui tombe sous la main ?
Bernard Monney Il s’est constitué sa propre batterie avec certains des éléments usuels, mais aussi un tambour de machine à laver, un poubelle… A intervalles réguliers, il amène un nouvel élément pour perfectionner son instrument. En studio, il travaille également avec un énorme conduit de ventilation. Malheureusement, cette partie-là est intransportable. Sur scène, il joue donc avec les sons échantillonnés de ce conduit.

Vous venez tous les trois d’univers musicaux très différents ?
Bernard Monney Le contrebassiste Christophe Ryser est un punk déguisé en jazzeux. Cédric Taillefert a appris à jouer dans les fanfares. Puis il a découvert le jazz. Ce n’est qu’adulte qu’il a commencé à s’intéresser à des trucs plus minimalistes, extrêmes. Il a fait le chemin inverse de celui que l’on emprunte habituellement. Moi je viens du hard rock et du punk. Le dénominateur commun entre nous trois, c’est le blues.

Sur ce disque, il y a pour la première fois une chanson en français. Pourquoi ?
Bernard Monney L’anglais est une langue belle et ronde. Elle se prête évidemment très bien pour chanter le blues. Mais j’ai un problème avec l’anglais, tout simplement parce que ce n’est pas ma langue. En même temps si on cherche à faire des paroles similaires à celles du blues rural, c’est affreux. J’ai donc choisi de parler un français approximatif, celui d’un paysan du début du siècle qui descend à la ville et qui se fait complètement arnaquer. Je voulais surprendre.

Plongée dans le cerveau de Malcolm Braff

Malcolm Braff sort d’un marathon d’un nouveau genre. Le 14 mai, dans le cadre de la nuit des musées, il s’est intégré à l’exposition «Bruits» du MEN (Musée d’Ethnographie de Neuchâtel) pour un gigantesque concert solo de 12 heures. Plongée dans le cerveau du maestro du piano qui prépare également la sortie d’un nouvel album en trio sur le prestigieux label Enja.

Comment est venu l’idée de ce projet de marathon de piano ?
Malcolm Braff Le MEN  a pris contact avec moi pour une performance dans le cadre de la nuit des Musées. Je leur ai proposé un concert de midi à minuit. J’avais déjà fait ce genre d’expériences en plein air. À l’extérieur, je suis nourri par les bruits de la vie : une voiture qui passe, le bruit du vent. Je me sens porté par cette énergie environnante. Au MEN, vu la météo, on a dû prévoir le concert à l’intérieur. J’appréhendais un peu. Je savais que je devrais trouver l’inspiration en moi-même et non à l’extérieur. Ce fut moins contemplatif et même très intense.

Vous avez choisi de jouer sur un piano à queue plutôt que sur les synthétiseurs où l’on a l’habitude de vous voir jouer?
Malcolm Braff Je ne pourrais pas envisager de faire ça avec des synthétiseurs et un ordinateur. Ce n’est pas inspirant. Pour ce genre de performances, j’ai besoin d’être dans un rapport physique et pas mental. J’aurais pu concevoir autre chose: par exemple, recréer mon atelier, mon studio au sein de l’exposition «Bruits». J’aurais ainsi été pendant 12 heures un nouvel objet sonore à observer.

Comment se prépare-t-on à une expérience de ce type ?
Malcolm Braff Je ne me prépare pas. Je dors bien avant, c’est tout. Je ne prévois pas de répertoire non plus. Ce serait l’enfer. J’avais pris avec moi, des partitions, un crayon, une gomme. Ça aurait pu être une option de composer. En fait, je n’ai fait que jouer. J’ai fait une pause toutes les 6o à 90 minutes de 5 minutes et je me suis arrêté à deux reprises un peu plus longuement pour manger.

Comment vit-on ce genre d’expériences ?
Malcolm Braff C’est vraiment une plongée, une méditation.  Je suis parfois interrompu par des pensées d’ordre physique. Je sens des crispations – par exemple dans le dos ou dans les doigts –  qui m’indiquent qu’il faut m’arrêter. C’est important de s’écouter car une tendinite ou problème de ce type peut très vite survenir.

En quoi est-ce important qu’il y ait un public ?
Malcolm Braff Je suis beaucoup trop flemmard pour faire ça tout seul dans mon atelier !  C’est le public qui génère la performance. Pendant ce concert, je me suis souvent senti dans une bulle. Mais le public génère et valide tout.

Et après, comment se sent-on ?
Malcolm Braff Je suis extrêmement bien. Il y a une fatigue physique certaine, mais le corps est éveillé, vibrant. Un peu comme après une longue balade en montagne. Une balade sans effort, mais d’une longue durée. L’énergie est très haute. D’ailleurs je mets longtemps à m’endormir. Après le concert, je peux interagir avec les gens sans problème, mais c’est comme si je percevais tout ce qui se passe à travers un voile.

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