2e Grand Prix de musique suisse: un beau prémisse

10835315_427611730733058_1175974439816194667_oLe Grand Prix de musique suisse propulse au niveau national le travail créatif de nouveaux artistes défricheurs ainsi que celui d’artistes confirmés, des valeurs sûres et estimées, mais pas forcément connues du grand public. L’une des conséquences d’un tel prix est aussi d’ouvrir le débat sur le soutien à la création musicale, la dichotomie entre “créer” et “se faire connaître” et la place de la critique dans notre beau pays.

Dans le règne de l’image qui nous entoure, il ne suffit donc plus d’être talentueux, il faut savoir manier des outils de communication complexes, avoir des stratégies, un look, et une armada de bonnes idées pour sortir du lot. On voit se multiplier les tentatives, pas toujours glorieuses, servant à attirer la poursuite lumineuse ou à l’orienter dans la bonne direction. Un compte Facebook alimenté au quotidien, des photos de presse originales, des vidéos de live à multiples caméras, des présentations d’album scénarisés en plusieurs épisodes… Il faut dorénavant parler et montrer pour se faire entendre.

Me myself & I

En cela, la communication du Grand Prix de musique suisse est symptomatique. Chaque artiste est photographié et interviewé de façon individuelle, on réalise même un clip de type cadavres exquis dans lequel les 15 nominés apportent chacun leur contribution, pour un résultat qui est plus une prouesse de montage vidéo qu’une réussite musicale. Il y a aussi de fortes chances que cette médiatisation (dans tous les sens du terme) représente une sacrée pression. Je n’ai ainsi pas pu m’empêcher de penser, par exemple, que Malcolm Braff, aujourd’hui en proie à une recherche mathématique sur le groove, s’est ainsi retrouvé un peu tôt à devoir parler publiquement d’un sujet qu’il n’est pas encore tout à fait prêt à vulgariser. Il est souvent compliqué pour un musicien de s’exprimer sur ce qu’il est en train de faire, probablement car ce qu’il a à dire se trouve dans sa musique, qui est un langage à part entière.

Et puis, si toute carrière artistique est toujours collaborative, bien que le culte de l’auteur nous fasse parfois oublier le long défilé des noms au générique, une nomination individuelle est particulièrement problématique en Suisse car, faute d’une industrie solide, elle reste bien souvent une histoire d’amitié. Dans quels cas de consciences ce prix peut-il plonger un musicien nominé dont la reconnaissance est essentiellement liée à une histoire de groupe, malgré une carrière en solo? Ça ne doit pas être évident à gérer, ni humainement, ni financièrement.

Voyage voyage

L’une des techniques imparables pour se faire connaître en Suisse est de parvenir à se produire à l’étranger. « C’est tout de suite plus sérieux ! », chantonne notre petit complexe provincial. Avoir quelques lignes dans un grand journal extra-national garantit un intérêt journalistique helvétique sans précédent. Jouer dans un club parisien ou londonien crée un effet bœuf. A son retour, l’artiste se voit couvrir de fleurs et d’opportunités, tel un bon soldat qui aurait bravé tous les dangers pour répandre son influence nationale, désormais reconnue.

Alors quoi ? « Nous n’avons pas de réel terreau musical en Suisse. Il n’y a pas de tradition, le niveau est bas, il y a peu d’émulation, les gens ne travaillent pas assez ». La sentence est lourde et m’a dernièrement été soufflée par un musicien lors d’une discussion générale sur notre problème tout helvétique. Il est vrai que les anecdotes sur des concertistes jouant au morpion sur leurs smartphones durant les répétitions pullulent, et je crois savoir que certains professeurs de nos hautes écoles de musiques sont régulièrement décontenancés par le haut niveau de leurs jeunes élèves internationaux. J’ai aussi souvent entendu dire à propos d’un musicien imprécis ou en retard « à New York, il ne ferait pas vieux ». Parce que, c’est un fait, nos grands musiciens cherchent à s’expatrier pour mieux se confronter et avancer.

Notre petit pays, essentiellement paysan jusqu’au début du XXème siècle, n’a pas vraiment développé de tradition musicale à proprement parler. Il faudrait bien sûr approfondir du côté des musiques folkloriques ou chorales (la Suisse est paraît-il le pays d’Europe où il y a le plus que chorales), mais ces genres sont évincés de la sélection du Grand Prix de musique suisse: exit le renouvellement des genres, on cherche à récompenser les acteurs d’une musique nouvelle.

Alexandrie, Alexandra !

On constate l’émergence un peu partout de propositions de résidences artistiques assez bien dotées, pour plusieurs mois voire une année. Les politiques culturelles encouragent donc ce nomadisme forcé. Les artistes peuvent ainsi s’immerger dans des institutions ici, ou partir à Rome, Londres, ou ailleurs pour travailler dans des conditions à priori en or (logement, petit studio de musique, revenus mensuels, encadrement, etc). Ces propositions ont l’avantage de faire voir du paysage et permettent de rencontrer d’autres artistes et cultures, mais elles ont aussi plein de désagréments cachés : partir de chez soi pendant plusieurs mois demande un effort d’organisation conséquent (sous-louer son appartement, gérer son agenda, ses problèmes de famille qu’une vie d’artiste met déjà passablement à mal au quotidien) ou créent des soucis d’environnement basiques comme déplacer ses outils et instruments de travail, ainsi que toutes les petites habitudes qui vont avec. Essayez donc de faire un trajet au volant d’une grosse jeep automatique et climatisée alors que vous avez l’habitude de conduire une petite Punto manuelle les cheveux au vent, vous verrez, c’est déjà tout autre chose.

Il y a aussi ces nouvelles velléités de curation, qui tentent de créer des rencontres artistiques improbables (entre art et science, par exemple, histoire de confirmer la validité d’un discours en rendant plus sexy l’autre), ou entre un plasticien officiant sur imprimante 3D, une harpiste fan d’art brut et un historien en pleine thèse sur les mosaïques de la Grèce du IVe siècle avant J-C pour qu’ils fassent quelque chose ensemble… Ces résidences sont certes de belles expériences, de celles qui vous remplissent des beautés que la nouveauté peut offrir, mais qui déboussolent complètement. Elles créent un dépaysement qui, s’il est séduisant, n’est pas toujours fécond. Beaucoup s’y essaient pour voir, mais rares sont les artistes qui parviennent à être vraiment productifs dans les circonstances et le laps de temps impartis. Comme tout le monde, ils travaillent pour la plupart mieux en terrain connu, car leur tâche est justement de passer au tamis une matière qui se cache sous la surface pour, si tout va bien, y trouver quelques pépites.

Bravo Heinz Holliger !

05ae65b2939caa11be6cbb32bfafbdac_f190Le rideau vient de se lever, j’apprends que le hautboïste Heinz Holliger est l’heureux lauréat de ce 2e Grand Prix Suisse de musique à l’heure de terminer ce papier. Un prix plutôt à valeur honorifique donc. Vous trouverez plus d’infos sur ce grand monsieur sur wikipedia  ainsi que sur le site du Grand Prix de musique suisse .

Il faut donc en finir avec cet article décidément trop long pour les standards d’Internet par une dernière mise en perspective :

La critique journalistique se réduit comme une peau de chagrin

De sommaires comptes rendus ou des “copier-coller”  de dossiers de presse éclipsent gentiment la critique, la faute probablement au manque d’espaces rédactionnels culturels dans les quotidiens et à la mort de la presse spécialisée suisse. La désormais incontournable question de la rentabilité croissante avec son lot de contraintes d’honoraires et de temps de travail malmène les médias. L’idée de subventionner la rédaction culturelle dans la presse fait d’ailleurs actuellement débat.

Les artistes, quant à eux, s’épuisent dans la visibilité à tout prix. Ce manque d’espaces de réflexion est aussi une conséquence de la rencontre entre un secteur nouvellement précarisé (la presse), et le récent essor économique d’un autre (le milieu culturel), l’un bataillant pour sa survie, l’autre ayant d’ores et déjà tant mangé de vache enragée qu’il n’est plus question de déplaire noir sur blanc. Lecteurs et spectateurs prennent ainsi l’habitude de survoler de petites évocations et, pire, de s’en satisfaire.

Or il fut un temps où les choses étaient autrement plus conséquentes de part et d’autre. Lorsqu’une proposition artistique pouvait chambouler tout un système de pensée, et qu’une critique était à même d’en relever soigneusement les problèmes. Il en résultait un jeu d’échange qui dynamisait à la fois rédaction et création.

Si un semblant de solution vibre quelque part, il me semble qu’il se trouve dans un ralentissement, un travail de fond(s) qu’amorce ce Grand Prix de musique suisse en rappelant que, tant pour les artistes que pour le public, une proposition artistique n’est pas un simple divertissement. Reste encore à partir de ce prémisse pour approfondir la réflexion et le soutien à la musique suisse.

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