Michel Wintsch donne vie au piano

31704_3Pff….voilà près de vingt ans que je n’étais pas venue au Festival de Jazz de Willisau. Et pourtant rien ou presque ne semble avoir changé. Il faut dire que j’en gardai un souvenir vivace, vaguement traumatique : une orgie de jazz orchestrée de 14 :00 à minuit dans une grange au milieu d’un petit village de la campagne lucernoise augmenté d’ un camping rempli de mordus de jazz, un stand de disques achalandé par le label suisse de référence Plainsiphare et une cantine où n’étaient consommables que des « Wurst mit Pomme Frites »!

Bref, au bout deux jours de ce régime musical et gastronomique, j’avais fait une overdose et ne souhaitait qu’une chose : regagner mes pénates lausannoises, me plonger dans un monde de silence et manger des légumes.

Une des Mecques du jazz contemporain

Blague à part, le festival de jazz de Willisau existe depuis 42 ans. Il est considéré comme l’une des Mecques du jazz contemporain. Il a accueilli  et “découvert” certains des plus grands noms du genre. Plus de 50 disques  “live à Willisau” ont été publiés. Mieux, le festival ne s’est jamais dénaturé: il est toujours resté fidèle à ses fondamentaux. Keith Jarrett l’a d’ailleurs consacré de cette citation fracassante: “one of the best places for music in the world“!

Vingt ans plus tard donc, le village, la grange et le camping sont toujours là, mais la cantine s’est nettement améliorée et, signe du temps qui passe, Plainisphare, n’est plus de la partie. Reste la musique et un public toujours aussi mordu et attentif.

Une vision grand angle de la musique

Samedi soir, lors du concert de clôture, Schnellertollermeier me rappelle avec brio que jazz peut se conjuguer avec noise, heavy metal et rock’n’roll (voir l’article en allemand que lui a consacré Benedikt Sartorius sur ce blog). Mais je suis venue pour voir Michel Wintsch, dont le dernier disque solo m’a éblouie. On connaît les disques de piano solo préparé, les disques de multi-piano solo (piano acoustique, synthétiseurs, orgue hammond ou autres) amplifiés d’effets électroniques. Il y a cinq ans le pianiste genevois nous avait d’ailleurs gratifié d’un enregistrement de cette veine intitulé « Metapiano ».

Un instrument savamment amplifié

pnomicAujourd’hui, Michel Wintsch va plus loin et cherche à donner vie à son piano sans lui ajouter d’effets. Grâce à une impressionnante batterie de micros savamment installés par Benoît Piccand, son instrument est amplifié subtilement. Michel Wintsch peut ainsi non seulement jouer des notes, mais, aussi des clicks que font les touches effleurées mais non jouées, de la frappe de ses mains sur les différentes parties du piano à sa portée (dessus-dessous..) et même du son de l’air que déplace ses mains.

Ses mains qui cavalcadent ou effleurent les touches, aspirant ici le son qui reste en suspens, évoquant là le frottement des ailes d’un oiseau. Michel Wintsch orchestre ainsi une fantasmagorie musicale dans laquelle le spectateur peut sans peine imaginer des petits animaux détalant dans tous les sens, des grands mouvements pachydermiques, le vent qui souffle, sentir la jubilation ou l’effroi…. Le concert est constitué de trois longs morceaux de 20 minutes en forme de plongée introspective lumineuse. Le public est en osmose.

Rencontré le matin du concert dans un tea-room où il prend son petit-déjeuner, Michel Wintsch s’est plié au jeu des 5 questions.

Comment improvise-t-on en solo ?

Michel Wintsch Je procède de façon semi-improvisée, semi-écrite. J’ai des bouts de thèmes, des harmonies, une gestuelle et je construis les agencements entre ces différents éléments. J’aime bien comparé cette façon de procéder à celle d’un conteur qui a ses personnages, son fil rouge, et qui construit une histoire à partir de ces éléments.

En quoi l’improvisation en solo est-elle différente de l’improvisation en groupe que vous pratiquez aussi ?

Michel Wintsch Les deux choses n’ont pas grand chose à voir ensemble. En solo, on est vraiment seul, un demiurge en quelque sorte. En groupe, ça respire. Chacun est impliqué dans le processus d’improvisation et je peux attendre que l’énergie me revienne. On est plus dans le registre de la conversation.

Pourquoi est-ce que cet album s’intitule « Roof Fool » ?

Michel Wintsch Ah les titres, c’est toujours difficile! Dans mon cas, ils viennent s’ajouter à la fin quand la musique est faite. Je trouvais que celui-ci sonnait bien. J’aime bien l’idée du « fou du toit ». Certaines personnes pensent que je suis fou. C’est clair que ma musique est un peu hors-norme. J’aime bien monter sur les toits ; je suis un montagnard…

Quant aux titres des morceaux, ils sont parfois étranges, comme « Pytihob Clochery ». Votre intention était de créer de nouveaux mots ?

Michel Wintsch Pas du tout. Ce sont des titres de travail. Par exemple Pytihob Clochery est un morceau où j’ai utilisé des petits objets sonores. Au cours de sa composition j’ai pensé au clocher au-dessus de ma maison. J’ai donc utilisé ça phonétiquement. Le titre « Si c’est assez, cessez » m’a été inspiré suite à la lecture d’un article sur la pollution

Vos sources d’inspiration  ?

Michel Wintsch La vie. Je me sens inspiré par la verticalité, par le vide, par le vent, par la chaleur, par l’effort, par le mouvement, par les oiseaux. Une sorte de chorégraphie animalière. L’inspiration est faite de tout ce que l’on est. J’adore me balader en montagne, observer la course d’un chamois par exemple. On peut comparer ça au travail de l’abeille qui butine toutes les fleurs qu’elle trouve. Je peux être inspiré par Ligeti comme par Prince comme par le Mont Jalllouvre….

hel Wintsch „Roof Fool“, HatHut Records

Tobias Preisig: « Playing solo makes you stronger »

Tobias solo_3Après nous avoir séduit avec son quartet, après nous avoir surpris avec son projet électro Egopusher, le violoniste Tobias Preisig s’attaque à un autre exercice de haute voltige : le solo. Une première à voir dans le cadre des soirées Swiss Vibes du Montreux Jazz Festival au Château de Chillon le 10 juillet (quelques places sont à gagner, voir au bas de cet article). Autre invité de la soirée, l’excellent trio suisse-allemand, Vein, que nous vous avons déjà présenté sur ce blog. Alors qu’il st entrain d’enregistrer à Chamonix, Tobias Preisig a répondu à nos questions par téléphone.

 

Pourquoi avoir choisi d’essayer la formule solo ?

Tobias_solo_1Tobias Preisig: C’est un nouveau défi pour moi. Faire un concert en solo implique de gérer en même temps les rythmes, la mélodie, la situation du moment. C’est très difficile, très extrême, mais ça amène aussi des nouvelles idées, ça permet d’avancer musicalement. Le pianiste Bojan Z m’a dit une fois « playing solo makes you stronger ». C’est très vrai. Pour une prestation solo, on doit être très conscient de ce que l’on est et de où on veut aller.

Cela dit, un concert de violon solo est moins courant qu’un concert de piano-solo ?

Tobias Preisig: Oui bien sûr. Le piano est à la fois un instrument mélodique, harmonique et rythmique. Il se prête plus facilement à l’exercice du solo. Evidemment avec le violon, c’est plus risqué. Pour être honnête, j’avoue que ma grande crainte est d’ennuyer les gens, un peu comme une chanteuse d’opéra qui chanterait pendant une heure… Le plus dur de ma tâche consiste à garder l’attention, captiver le public pendant toute la durée de mon solo.

Est-ce que vous allez utiliser les pédales d’effet que vous utilisez dans le projet électro Egopusher ?

Tobias Preisig: Le top du top serait bien sûr de faire un concert solo avec seulement un violon. Un peu comme Marc Ribot le fait avec une guitare solo. Les concerts en solo de Marc Ribot sont d’ailleurs une source d’inspiration pour moi…

Ceux du chanteur Phil Minton aussi, même si les deux n’ont rien à voir.

Mais, je n’en suis pas encore là ! J’utilise quelques pédales d’effets sur certains morceaux, mais j’ai aussi plusieurs morceaux où je ne joue que du violon.

Avez-vous créé un répertoire spécifique pour ce concert ou réadaptez-vous d’anciens morceaux ?

Tobias Preisig: C’est un répertoire entièrement nouveau. Je ne trouve pas très intéressant de reprendre des anciens morceaux et de les adapter. C’est plus excitant de faire quelque chose d’entièrement nouveau

Pourquoi le choix du violon ?

Tobias Preisig: J’ai toujours joué du violon. Je ne sais pas pourquoi. Ça a été un choix intuitif. En même temps, le violon n’est pas si important pour moi. Quelque soit l’instrument, le musicien dévoile sa personnalité musicale. J’aime sincèrement le violon, mais je pourrais aussi jouer d’un autre instrument. C’est la même chose pour mes différents projets: en quartet, en duo ou en solo, je parle toujours la même langue.

 

Vein et Tobias Preisig seront en concert au Montreux Jazz Festival, Château de Chillon, le 10 juillet, 21 :00.

10 places à gagner  pour ce concert pour les 10 premiers mails envoyés à e.stoudmann at gmail.com et intitulés “Invitation 10.07” avec nom et prénom du participant.

 

 

 

Nicolas Masson, entre contemplation et liberté

A l’écoute des ondes méditatives de « Many More Days » de Third Reel, on peine à croire que le saxophoniste et clarinettiste Nicolas Masson a fait ses débuts dans la musique à la guitare, en fan de heavy metal.

bg-body2En fait, c’est à un concert du groupe de hip hop hard funk allumé, Fishbone qu’il découvre le saxophone ténor du chanteur Angelo Moore. Fasciné, il décide d’en louer un. Quelques temps plus tard, adolescent en vacances sur les hauts de Montreux, il profite d’un billet gratuit offert à sa grand-mère pour se précipiter au concert du World Saxophone Quartet. Nous sommes en 1989 et les dés sont jetés. Notre homme se met alors à dévorer du jazz, de la musique classique du XXème siècle (« parce que beaucoup de jazzmen faisaient explicitement référence à cette musique ») et à jouer en autodidacte. En 1992, on le retrouve à New York sur les traces de Cecil Taylor, Fred Hopkins, Frank Lowe, Makanda Ken McIntyre. Il se sent à l’aise dans cette scène free. En 2000, après un séjour d’une année à New York, il monte sa formation américaine avec Russ Johnson (trompette), Eivind Opsvik (basse) and Mark Ferber (batterie).

En parallèle

Quinze ans plus tard, Nicolas Masson est une figure majeure de la scène jazz suisse à la tête de deux projets bien différents : Parallels avec Colin Vallon (piano), Patrice Moret (contrebasse), Lionel Friedli (batterie) qu’il qualifie lui-même de projet « enraciné et viscéral, structuré et incantatoire ». Et Third Reel avec le Tessinois Roberto Pianca (guitare) et l’Italien Emanuele Maniscalco (batterie) à l’approche climatique, aux références minimalistes.

Les choses sérieuses pour ce trio ont commencé à l’invitation de Paolo Keller qui organise des concerts de jazz pour la radio suisse italienne. Sans les en informer, ce dernier passe en douce l’enregistrement radio de l’ensemble à Manfred Eicher, big boss de ECM, qui apprécie. Le premier disque du groupe sera enregistré à la RSI après une brève rencontre d’une demi-heure avec Manfred Eicher. « Le studio dans lequel nous avons enregistré avait été conçu plutôt pour de la musique classique. L’acoustique était différente de ce à quoi nous étions habitués. On a dû s’adapter. Ce fut un traitement cathartique qui nous a amené vers plus d’intériorité. »

Deuxième enregistrement sur ECM

2431 B - copie 4(1)Aujourd’hui, « Many More Days » confirme que Third Reel a trouvé sa voix. Nicolas Masson y est très présent. Le ton de son saxophone ténor est grave, son style épuré, essentiel, en connexion subtile avec ce qui l’entoure. Batterie et guitare se meuvent à l’unisson. Les ambiances se concentrent et se diluent comme une étendue d’eau qui afflue et reflue, à l’image de la pochette du disque. Souvent construit autour d’une ou deux phrases musicales, la liberté reste le dénominateur commun de ces trois instrumentistes. « White » renvoie à l’univers du pianiste japonais Masabumi Kikuchi. « J’ai composé ce thème chez moi face à une fenêtre à travers laquelle je voyais les arbres enneigés. Ce morceau est un reflet de ce que je ressens à propos de cette musique. C’est un titre contemplatif, à la fois fragile et brut ».

Quant au morceau-titre « Many More Days », il est écoutable sur le player de ECM.

 « Ecrire un minimum pour improviser au maximum »

15082014-Foto 1-3Sur la scène du Sud des Alpes le 21 mai 2015, les trois comparses sont rejoints par le contrebassiste Thomas Morgan (connu entre autres pour son travail avec Paul Motian) et c’est comme si on avait brassé les cartes et que la musique de Third Reel était redistribuée. «Nos compositions sont très ouvertes, conçues pour être réinventées à chaque concert. Avec Thomas Morgan, cela a rendu les choses encore plus créatives puisqu’il considère que les instruments n’ont pas de rôle déterminé ». La texture musicale de Third Reel est la même, mais le jeu d’interactions, l’instinct, la transcendance, la personnalité des uns et des autres s’affirment plus concrètement. Avec sa clarinette, Nicolas Masson semble explorer les sons « J’ai beaucoup plus travaillé le saxophone que la clarinette. Du coup, j’ai une approche plus archaïque de cet instrument, avec moins d’automatisme. C’est plus naïf et, dans un sens, plus libre. »

Ecoutez le morceau “Many More Days” sur le player de ECM!

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